Jean-Paul GAVARD-PERRET, critique d'art, présente l'oeuvre de J-P SERGENT

JEAN-PIERRE SERGENT : « DU BOK BLEU DE L’ESPRIT »

A la recherche d'un monde perdu et pour répondre à l'appel du néant des temps actuels
Jean-Pierre Sergent est à la recherche d'un lieu originel. Il ne s’agit ni d’entrer dans la peinture,
ni dans la sexualité mais d’en sortir. Ou plutôt de les métamorphoser. Contre les
pseudo-provocateurs en montagnes coloriées qui ne font que s’affaisser dans l’orthodoxe de
l’art et du sexe le créateur percute les images reconnues dans son langage en flux. Un flux de
feu tissé en torsades d’images venues de cultures ancestrales et des miroitements de la
matrice de la terre. Elle bâille de sa blessure ouverte que certains croient obscène mais qui
porte en elle la source capable d’apaiser toutes les soifs. A-t-elle pour autant ce « goût de miel
et de sucre » dont parlait Artaud ? Pas forcément : elle a une saveur bien plus amère. Et
Jean-Pierre Sergent l’a bien repéré au fil de l’histoire des arts et des littératures. Il n’empêche
que pour le peintre l’art accouche cette matrice aussi mentale que charnelle. C’est pourquoi
d’une certaine manière l’artiste copule avec elle. Ses images brisent en conséquence les
images chrétiennes et leur logos sanctifiant. Elles font surgir un inconscient qui découle
d'étapes antérieures. Elles diffusent et infusent des "xylophonies", des syllabes inventées
sorties d’une masse d'esprit et de corps enfouie quelque part.

Plutôt que de quitter la peinture il s'agit d'imaginer des images de feu, de signes, des formes,
d’effigies naturelles issues de bien des genèses et des chaos. L’artiste crée des imageries
mystérieuses et archaïques mastiquée par une énorme bouche-sexe qui parle le conscient et
l'inconscient non plus "envoûtés" mais soudain libres. Face à la langue écrite, cet « utérus
dont je n'avais que faire » dont parlait Artaud il propose un coït tellurique au sein non d'une
mère mais de la MERE cosmique dont l’œuvre devient l’hymne sauvage et ample créé dans
bouillonnement sourd de formes afin de quitter l'ici du temps présent pour se fondre dans
l’ailleurs. Se fondre et se libérer, détacher la dernière petite fibre rouge de spectre phallique afin
de se désenclaver de la loi des puissances politiques, économiques, religieuses et se dégager
de l’asservissement. L’œuvre est à ce titre une expérience viscérale, sismique, organique. Elle
cherche l’image absolue agie et vécue quelque part. Elle permet de retourner à la terre
première. Celle qui ne se retrouve qu'en s’arrimant à la membrane matricielle. Elle seule évite de
tomber au néant et permet de raffiner l'être de l'être loin de la crapulerie du peu qu’il est
devenu.

Cette matrice rêvée serait celle d’une terre sur laquelle aucune civilisation n'aurait d’emprise. La
terre vierge par excellence : la terre plus que virginale et qui échappe à la séparation des
genres. Pour l’atteindre, l’œuvre de Jean-Pierre Sergent crée un langage capable de briser les
liaisons que la civilisation contemporaine dans sa mondialisation confondante impose. Face à
l’inertie, la crapulerie du monde « enculé de viande » (Artaud) le créateur cherche à réanimer
des blocs originels de spiritualité afin de pouvoir sortir le monde de son suicide organisé. C’est
pourquoi une telle œuvre ouvre et ferme, comble et creuse. Elle transforme le théâtre de la
cruauté du monde vers un espoir de liberté reconquise. Contre les vrombissements du jouir de
tous les quêteurs d’honneur qui, lorsque leur coupe est pleine, la remplissent encore, le
créateur fait surgir une langue neuve comme celle qu’Artaud tenta d’inventer depuis :
"bok du bleu de l'esprit
Orangate oravire
Oravire talire"

JEAN-PIERRE SERGENT LE RUPESTRE

« JE FAIS UN ART VIVANT DANS UNE SOCIETE SPIRITUELLEMENT MORTE »
(J-P Sergent)

Tout en s’élevant contre la notion de chef d’œuvre Jean-Pierre Sergent ne brade pas pour
autant la peinture et ne néglige pas ce qui - hélas - désormais passe en second : le beau. Sous
prétexte qu’il est affaire de goût, cette notion au fondement de l’esthétique serait désormais
vide de sens. Voire… L’artiste le prouve sans pour autant chercher à cette acception une vision
passéiste. Tant s’en faut. Cette beauté trouve comme parfait synonyme dans le travail du
créateur le terme d’énergie. Celle-ci devient à la fois l’élan et la résultante du dessin et de la
peinture capables de la cristalliser moins pour l’arrêter que pour la faire jaillir plus fortement.
Ainsi à l’attirance « rationnelle » que provoque une ressemblance se superpose un attrait
irrationnel. L’œuvre en conséquence précipite dans un inconnu par retour à des fondements
qu’on qualifiera de rupestre ou de brut.

Le traitement des formes entraîne une compréhension charnelle. Le désir n’est jamais très loin.
Mais un désir qui s’intéresse à une sensualité particulière et cosmogonique. L’acte sexuel est
donc transformé en un rite où l’amour devient inséparable du sens de l’être qui est bien autre
chose qu’un simple libertin. L’artiste l’évoque dans un texte programme d’une de ses
expositions :

« La nuit est juste l'ombre de la terre
Les femmes Gaia et Nout font le lien entre le rationnel et l'irrationnel
Des vulves, des matrices et des étoiles
Des étoiles, des matrices et des vulves
La vie se créer, se répète, se repousse
Le sacré nous observe
Équilibre du coquillage ouvert
La maison bascule
La nuit est là où repose l'ombre de la terre ».

Surgit de cette évocation la présence d’un sacré puisque l’art devient l’organe de révélation. A
la chair voyance se substitue une claire voyance. Elle dirige vers la solarité en dépit des
menaces que l’époque contemporaine fait passer sur l’individu.
Chez Jean-Pierre Sergent le sombre appelle la clarté et la mort la vie comme le souligne un
autre de ses textes fondateurs de son esthétique. Le peintre franco-américain l’écrivit pour
l’exposition « Nomads Territories » à la DFN gallery de New York (2000). Il y scande de manière
nominale ce qui est à la base de ses métamorphoses :

« La couleur, l'esprit, le réel
La transformation, l'assimilation
Le pouvoir, le rêve, la bravoure
L'interconnexion Nature-Homme-Culture-Univers
La force, la tendresse, la poésie
La violence de la vie
L'identité
Les étoiles, les nuages
Les cercles, l'innocence
La non-appartenance aux lois surnuméraires
La plénitude, la liberté, la couleur
L'offrande
Le mot sans le verbe
La chose, l'animal, l'arbre, le tonnerre
La Femme, la rivière, les cailloux
Le feu, l'ombre, le sang
La matrice, l'Univers »

Sortant des pensées monothéistes à l’occidentale Jean-Pierre Sergent opte pour une forme de
don comparable à celui de la matrice féminine. Elle est dans l’œuvre de plus en plus importante
au moment où, science aidant, certains rêvent de la remplacer par la « matrix » comme ils
rêvent aussi à une nouvelle évolution de la procréation. Face aux apprentis sorciers l’artiste

franco-américain rappelle le besoin d’une vie sensée, c’est-à-dire d’un croisement harmonieux
entre l’appétit du désir de reproduction et l’appétit du besoin d’expression. Toute l’œuvre est là
: son créateur tranche, dévoile, force pour atteindre la nudité de l’art sous les oripeaux culturels,
religieux et moraux qui la cache. Cette nudité n’est pas seulement sexuelle : elle est celle de la «
vraie » vie comme du « vraie » corps lié à celui du cosmos. Dès lors ses figures ne sont jamais
libertines ou fantasmatiques. L’érotisation proposée est là pour faire jaillir une substance
énergétique saisissable par le regard qui s’ouvre ainsi non à l’alcôve mais à l’espace illimité.
L’œuvre devient l’expression de la puissance de la féminité. Sa matrice incommensurable
(autant force dynamique que foyer philosophal) trouve une « image » dans les grandes
installations murales de l’artiste. Thèmes, couleurs, énergies s’y mélangent dans un
foisonnement. Il permet de retourner vers le mystère de la création par delà les dualités. Surgit
le « corps » secoué par l’instinct comme par la pensée à travers la charge érotique aussi
rupestre que vitale. L'impression de lumière que cherche à créer le plasticien est un moyen
d'affaiblir les indices de réalité phénoménale ou plutôt les illusions réalistes dans un seuil
d'émergence « minoré » par la stylisation des formes. En montrant moins elles montrent plus
car elles forcent à regarder avec une attention accrue.

L’éloignement du réel fait donc le jeu d'une autre proximité. Et cette proximité fait le jeu de
l'éloignement du leurre réaliste. Pour reprendre un terme de la préhistoire du cinéma se crée un
effet de "dissolving views". L'objectif d'un tel choix paraît donc évident : voir ce n'est plus
percevoir mais d'une certaine façon un "perdre voir" (tout autant un « sur voir ») puisqu'un tel
choix viole les lois de la représentation et le matérialisme pour rétablir l’origine de la pensée
dans une chair tellurique et mystique comparable à celle qu’Artaud rêva de trouver en territoire
Tarahumaras. Bref une chair rédemptrice totalement ignorée par un certain art contemporain
dévalorisé par la consommation et la mort. Cet art transforme le sujet un objet, édulcore tout
véritable dialogue temporel et spirituel. Face à ce déficit Jean-Pierre sergent retrouve un lyrisme
particulier. Celui qui renoue avec les forces non seulement primaire de vie et de mort mais avec
celle que l’art lorsqu’il n’est pas dévoyé peut proposer et en premier lieu cette fameuse beauté
convulsive que l’époque a fini par oublier.

La peinture « sacrée » de Jean-Pierre Sergent a pour visée de sortir de l’enfer terrestre et de
lutter contre la part du corps martyrisé par son absence de spiritualité première. Pour lui comme
pour Artaud déjà cité « L’âme de Lucifer a envahit le monde ». Mais contre ce succube ou ce
succédané (ou succès damné) l’artiste invente une peinture rituelle et à valeur de quasi
exorcisme. Il bataille contre divers magister en faisant appel à des dieux (païens mais dieux tout
de même) oubliés. Le spectateur est dès lors subjugué par ce que l’artiste lui-même nomme
une « débauche érotique où les surfaces carrées, aux multiples facettes, scrutent l'intérieur des
âmes comme l'œil des insectes, conscience évoluée, reflet et fusion des corps dans le vortex du
magma cosmique au présent universel ».

Les œuvres deviennent des zones de fouilles capables d’atteindre le vortex de la machinerie de
l’être par le réel et sa transfiguration. Reprenant Bataille et l’injonction de sa Madame Edwarda
au bordel lorsqu’elle intime à son client de regarder son sexe (« Regarde car il est dieu »),
l’artiste montre l’importance de cette figure originaire. Courbet l’osa le premier ouvrant ainsi la
voie – par delà les siècles qui avaient caché une telle image - à tout le XXème siècle de
Duchamp à Picasso, de Jasper Johns à Pollock. Sergent la reprend en précisant toute
l’importance de l’audace de Courbet (qu’il lie avec les évocations de Zola dans « Les Paysans
») : « une saillie est une saillie et il n'y a rien de moral ni d'immoral dans cet acte, juste un acte
de plaisir, de procréation et de multiplication des générations ». Le sexe féminin est pour lui le
signe de l’ordre de la régénérescence comme celui du chaos. Bref le lieu où tout commence.
Pour figurer ce jaillissement et soulever cet abîme de feu l’artiste récupère diverses traditions.
Il prend donc à rebours la tradition occidentale qui a assoupi ce feu ou l’a déporté selon des
postulations issues de censures morales ou à l’inverse de feintes d’exposition dans la
pornographie et ses leurres qui ne sont qu’un dépositoire de néant à la sauce close.

Jean-Pierre Sergent propose ce qu’on pourrait nommer une suite de pictogrammes. Ils
permettent de replonger au fond même de l’expérience primitive de l’émotion et du sentiment
amoureux au sens le plus large. De sa beauté, sa force et sa douleur aussi. Généralement on
réduit le corps à parler l’amour au sens étroit du terme et la peinture à l’« ornementer ». Ici à
l’inverse le corps - saisi de la violence de l’affect - est en jeu. Sa mentalisation ne passe plus
par un code purement abstrait. Le jeu des lignes prouve un retour sur une expérience hélas
perdue. Elle lie le sensuel au spirituel et renvoie à une nostalgie brûlante. Elle va de la terre vers

Prenant parfois racine dans le bas de l’image, sa fondation n’a rien de confuse : tout est net et
précis. Si bien que ce qui est de l’ordre de l’image devient le verbe poussé au paroxysme. Il
échappe au logos. L’image devient langue entre la langue. C’est la fin des littératures. Ou leur
commencement. C’est une histoire de caverne. Celle sur laquelle Platon a fait l’impasse.

L’artiste propose toute une suite de déambulations reprises, analysées et surtout
métamorphosées où s’ouvrent le souffle et le cri. Finies les vieilles répliques, finies les
représentations romantico-sentimentalistes de l’amour. A cheval entre le signe et une forme
d’abstraction l’œuvre « sauvage » dit tout sans l’intrusion. L’art parle une langue primitive et
nouvelle. Elle ébranle nos systèmes de représentation et ceux de la reproduction. Surgit une
autre domination. Plus naturelle que sophistiquée l’œuvre reste donc la plus proche de la
sensation cosmiques au moyen des formes et de codes qu’il faut réapprendre à « lire ».

Le pictogramme devient l’acte de faire non un discours mais un corps qui bouge, sort, s’use,
recommence. S’y éprouve l’action de l’action du sens et de l’émotion. S’y ressent différents
degrés d’ouvertures ou d’étranglements. Les œuvres de Jean-Pierre Sergent parlent sans
phonèmes pour sortir les états de douleur et de damnation en un système de lignes
polyphoniques symboles d’un trajet vital, animal et mental. Le langage est devenu graphique,
gestuel, musicien. En ses images de fond il est si loin, il est si proche. Et voici le voyeur
désormais seul parmi les décombres du temps aux prises avec cette bouche de lumière, cette
coque ouverte susceptible de donner forme au désir, de l’ « éduquer ». La compétence
jubilatoire du créateur traque la figure jusqu’aux limites extrêmes du temps. Parvenu à son
terme il épanouit sa plénitude par ce retour amont. La surface plane se commue en profondeur
au point d’apparaître comme une invention d’une présence ineffable soustraite aux repères
convenus de l’espace-temps où la femme surgie de l’ombre répand la lumière en d’invisibles
essaims.

L’image joue avec la permanence rétinienne en montrant quelque chose qui ne s’effacera
jamais et se répandra en échos presque sonores. Des courbes sont offertes mais restent
inaccessibles aux caresses. Si on les caresse elles tombent en poussières pour mieux se
solidifier, s’éterniser. Les corps ne sont pas académiques mais leurs formes pourtant évoquent
la perfection des peintures premières de bien de cultures traitées de sauvages. En émane une
intimité qui se donne en se refusant ou qui se refuse en se donnant. Le regardeur y est invité,
mais tout crie : « Ne me regardez-pas plus que ce que je veux vous en montrer ». Pas de
familiarité déplacée. Offert le corps féminin est objet du culte et de l’occulte. Ses messages
secrets sont dans les courbures et les plages de couleur. Surgit la collusion de la vie et de la
mort, du mobile et de l’immobile entre mythe et réalité. Le regardeur est donc comparable à cet
homme du « De naturae » de Lucrèce (que l’artiste cite). Il est projeté « au milieu d'un songe,
dévoré par la soif, il cherche à boire, et ne trouve pas l'eau qui pourrait éteindre le feu de ses
os ». Tout reste dans cette œuvre d’exception en bascule, un suspens. « Spiritualité, simplicité,
merveilleux, violence, fragilité, impermanence du monde et de l'humain » écrit Jean-Pierre
Sergent, lui-même pris entre équilibre et déséquilibre dans sa création d’un univers de
métamorphoses. C’est le prix à payer pour atteindre la beauté en tant que force et énergie
primitives au sein du « chaosmique ». L’œuvre en crée l’envoûtement par sa puissance
d’immanence. Une immanence terrestre venue du fond des temps contre le peu que l’homme
est, et face au moindre auquel le monde d’aujourd’hui se soumet. Il est donc temps de revenir à
une peinture du rupestre. Elle seule est la primitive du futur.

Jean-Paul Gavard-Perret, février 2013.

jean pierre sergent